Quand l’élaboration intérieure est empêchée…
Quand la spiritualité envahit et que la psychologie restreint
Sur une page très suivie, largement nourrie de louanges et d’admiration pour son auteur spirituel, j’ai récemment commenté un post en exprimant une opinion différente.
La réponse de l’auteur de la page lui-même m’a profondément choquée : jugement, rabaissement, autorité déplacée. Une caricature de dérives sectaires, où règne une figure de gourou sans aucune connaissance en psychologie. Ma vision du monde, ma façon de réagir aux drames, bref ma propre cohérence intérieure n’avait pas le droit d’exister selon ce monsieur.
Habituellement, je réagis plutôt à l’usage du mot charlatan, employé à tout va, et je m’agace du rejet systématique du spirituel. Mais cette fois, j’ai bien vu que ces deux positions sont en miroir l’une de l’autre!
Je comprends mieux pourquoi je n’ai jamais trouvé ma place ni d’un côté (spirituel), ni dans l’autre (science, psychologie classique).
C’est ce qui m’a donné envie d’écrire ce post parce que ce que j’observe aujourd’hui me préoccupe profondément: les dérives spirituelles, comme les cadres psychiques classiques, bien que différents, produisent un effet similaire : ils empêchent ou endommagent l’élaboration intérieure réelle. Et quand l’élaboration intérieure est empêchée… l’individu ne peut se construire, ou peut-être détruit!
D’un côté, certaines approches spirituelles proposent des réponses, des interprétations ou des vérités toutes faites, qu’il faudrait suivre, qui donnent l’illusion d’un chemin mais dispensent ou privent du travail intérieur lui-même. Ne pas adhérer aveuglément conduit alors à l’exclusion : la parole devient illégitime. C’est une élimination symbolique : la personne doit disparaître du champ.
De l’autre, des cadres psychiques trop réducteurs peuvent limiter l’exploration à ce qui est immédiatement dicible ou mentalisable, laissant de côté une dimension symbolique, émotionnelle et intérieure pourtant essentielle. Il y a alors interdiction d’élaborer, et maintient dans une norme qu’il faut accepter comme seule possibilité, ce qui en déborde est rapidement qualifié de pathologique.
J’ai voulu faire le point sur ce qui m’apparaît aujourd’hui comme des formes de violence.
Élaboration intérieure et cadre psychique
La pratique psychologique repose sur un principe fondamental : ne jamais se substituer à l’élaboration de la vérité propre à l’autre.
Il ne s’agit ni d’imposer une interprétation, ni de fournir une vérité à la place de celle que la personne est en train de construire.
Le travail consiste à accompagner une personne dans sa logique, son histoire et sa cohérence singulière, sans y projeter des croyances, des interprétations ou des réponses toutes faites.
C’est précisément ce cadre que de nombreuses approches spirituelles méconnaissent.
Faute de formation au fonctionnement psychique, elles confondent accompagnement et transmission de croyances, et introduisent dans l’espace intérieur de l’autre des idées qui n’ont pas été élaborées par lui. La demande est forte, le besoin de sens réel : c’est ce qui rend ces dérives si faciles à installer.
Or la vérité intérieure ne s’emprunte à personne : elle se construit.
Lorsqu’on impose des interprétations à une personne fragile ou en quête de sens, on court-circuite ce processus. Cela peut devenir intrusif, parfois même dangereux.
Des supports pour cheminer, jamais des croyances à adopter
L’élaboration intérieure a néanmoins besoin de supports pour se déployer.
C’était précisément le rôle de la mythologie : offrir des récits, des figures, des archétypes permettant à chacun de penser son expérience, sans jamais imposer une lecture unique.
C’est dans ce même esprit que les sagesses des âges peuvent être utilisées aujourd’hui : non comme des croyances à adopter, mais comme des supports d’élaboration, des points d’appui pour réfléchir, trier, vérifier intérieurement ce qui fait sens et ce qui n’en fait pas, elles peuvent servir de repères, non pour dire quoi penser, mais pour permettre à chacun construire sa propre vérité; Ces supports sont universels, neutres: comme les lois de fonctionnement— mais jamais le sens intime d’une expérience, qui ne peut être élaboré que par la personne elle-même. C’est ainsi que vous pouvez les distinguer. Mécanismes = universels vs Interprétations= individuel, intime.
Assembler son propre puzzle
La quête intérieure — y compris dans le travail avec les archétypes ou en hypnose — ne consiste pas à interpréter à la place de l’autre. Elle consiste à l’aider à assembler son propre puzzle intérieur, pièce après pièce, sans ajouter de fragments qui ne sont pas les siens, et sans jamais imposer le dessin final (qui prendra du temps à être complet, parfois une vie)
Cela suppose également de ne pas restreindre a priori les zones d’élaboration.
Une approche psychique trop réductrice peut, elle aussi, faire obstacle au processus intérieur lorsqu’elle invalide ou empêche l’émergence d’images, de représentations ou de dimensions symboliques sous prétexte qu’elles relèveraient du délire. En hypnose notamment, ces images doivent pouvoir apparaître librement : leur sens n’est pas à trancher, mais à laisser se déployer dans la cohérence propre de la personne. Respecter ce processus, c’est respecter la personne.
Pourquoi la formation psychologique — et le travail sur soi — sont déterminants
Une formation psychologique, et plus encore un parcours analytique long, implique normalement des années de travail sur soi. Ce temps est essentiel pour apprendre à reconnaître ses projections, ses croyances et ses zones aveugles, afin de ne pas les introduire dans l’espace intérieur de l’autre.
Sans cela, on ne mesure pas :
que la cohérence interne d’un individu est une construction fragile,
que s’y substituer empêche son développement,
ni que la violence symbolique peut exister sans cris ni insultes.
Un professionnel éthique le sait :
on ne touche pas à la cohérence de l’autre.
On crée les conditions pour qu’elle puisse émerger. Quelle qu’elle soit.
En conclusion
Ce qui se joue dans ces différentes impasses — qu’elles prennent la forme de dérives spirituelles ou de cadres psychiques trop réducteurs — est toujours le même point : la substitution au processus d’élaboration intérieure de la personne.
Penser à la place de l’autre, interpréter pour lui, ou au contraire restreindre les zones où son expérience peut émerger, revient dans tous les cas à empêcher la construction de sa cohérence propre. Or cette cohérence ne peut ni être donnée, ni corrigée, ni accélérée.
Cette problématique est aujourd’hui renforcée par l’assimilation de la liberté intérieure à une circulation d’idées, de concepts ou de discours. On confond élaboration et opinion, profondeur et explication, cohérence intérieure et production mentale. Or l’élaboration ne se fait pas avec des idées seules : elle engage le ressenti, le symbolique, l’expérience vécue, et nécessite du temps. Elle suppose d’accepter de ne pas savoir tout de suite, de laisser du sens émerger plutôt que de le forcer. Elle a besoin de supports pour cheminer sans jamais être envahi par eux, et d’un cadre suffisamment large pour ne pas se transformer en autorité de sens.
L’élaboration intérieure est un processus souvent inconfortable, parfois déroutant, toujours singulier et exigeant, mais c’est le seul qui respecte profondément la personne, sa liberté de penser, et son rythme propre.
Une alliance possible, nécessaire…
La spiritualité ouvre l’espace du possible et du sens, elle a cette force d’ouvrir l’horizon, de rappeler que l’expérience humaine ne se réduit pas à ce qui est mesurable. La psychologie éclaire les mécanismes, apporte une attention fine au fonctionnement psychique, et à la nécessité de cohérence. Lorsqu’elles cessent de s’exclure, elles peuvent se soutenir mutuellement. C’est la seule voie qui respecte réellement l’élaboration intérieure de façon structurée, permettant une vraie construction.
Je mets un point d'honneur à appliquer cette éthique dans mon travail.
Et vous ?
Qu’est-ce qui soutient aujourd’hui votre individuation ?
Comment travaillez-vous intérieurement pour construire votre cohérence ?

